Six ans pour terminer Celeste : quand le jeu vidéo est aussi affaire de patience
C’est tendance d’écouter des animatrices et animateurs de podcast évoquer en longueur leur “backlog” de jeux vidéo ou de lire sur les réseaux sociaux les longues listes de ces œuvres achetées, mais jamais commencées. Faute de temps, de motivation… Alors que la tentation d’acheter de nouveaux jeux qui présentent de nouvelles caractéristiques alléchantes se fait sentir. Et je dois avouer que j’ai poursuivi cette tendance moi-même, à mon grand désarroi.
En 2019, avec la naissance d’une radio publique pour laquelle j’ai collaboré jusqu’en 2023, une chronique hebdomadaire sur le jeu vidéo m’a permis d’enchaîner les recommandations de jeux. Des pépites indépendantes comme The Wreck ou Balatro, des titres plus connus du grand public comme Super Mario Bros. Wonder ou Overwatch 2… Mais il fallait trouver une proposition chaque semaine. Ce qui voulait dire jouer beaucoup, longtemps, mais sans forcément terminer les jeux commencés. C’est ce qui m’est arrivé avec Celeste.
Sorti en 2018, ce jeu de plateformes en pixel art développé par Maddy Thorson et Noel Berry m’avait tapé dans l’œil par son esthétique et son panel de personnages. Le concept ne me semblait pas révolutionnaire à première vue, évoquant un Super Meat Boy en tranches. Le jeu a finalement atterri sur ma Switch à l’aube de mes premières chroniques, et je suis rapidement tombé amoureux de la physique très exigeante, mais dont la précision n’entraînait pas de frustration chez moi. Il y avait aussi cette bande originale composée par Lena Raine et dont les sons continuent de se classer parmi les plus écoutés de chaque “rewind” annuel d’Apple Music.
Quelques heures d’expérience, une centaine de morts plus tard, et me voici coincé dans le quatrième chapitre. Un enchaînement de salles duquel je ne parviens pas à me dépêtrer des pièges pourtant posés avec justesse. Les instants de satisfaction ont laissé place au sentiment de vide. Comment me dépatouiller de ce blocage sans me décourager ? Une nouvelle chronique attendait, une semaine plus loin. Pas question de se laisser abattre : je reviendrai à Celeste prochainement. L’ambiance et le gameplay me paraissent tellement bien fignolés qu’un retour est obligatoire.
Sauf que ce coup d’arrêt s’est prolongé. L’envie de relancer le jeu était là, jusqu’au moment de cliquer sur la jaquette. Un sentiment de fébrilité m’emportait à chaque essai. Ai-je vraiment l’expérience pour atteindre la fin de ce jeu ? Ai-je les qualités requises pour ajuster le bon timing dans cette ascension infernale ? Cette montagne réputée infranchissable allait-elle avoir raison de moi ? Le doute se faisait de plus en plus permanent : à force de voir des speedruns, ces parties terminées à vitesse grand V par des professionnels de Celeste, j’en venais à conforter mon sentiment de vulnérabilité face à ces plateformes.
Quand j’étais enfant, mon père prenait la manette quand je tombais dans un trou sur les niveaux les plus exigeants de Super Mario Bros. 2 (en version Doki Doki Panic). Il m’assistait quand je devais affronter les dernières cartes du jeu vidéo Aladdin sur Super Nes. Je donnais la console à ma mère lorsqu’il fallait faire décoller la fusée dans Tetris. Plus de vingt-cinq ans plus tard, je suis seul face à ma Switch et je m’interroge sur mes capacités à terminer ce jeu.
Le burn-out qui m’accompagnera durant la fin de l’année 2019 et la deuxième moitié de 2020 ne sera certainement pas étranger à ma fébrilité face à Celeste. Pas de double maléfique pour m’accompagner, mais bien un sentiment de lourdeur permanente, incapable de me faire gravir des montagnes, pas même de retrouver une certaine sérénité. Je restais plutôt bloqué dans les nuages, l’esprit embrumé, interrogeant un avenir en pointillés. Si je ne sais même pas aider un personnage de jeu vidéo à combattre sa dépression, comment pourrais-je m’aider moi-même ? Une compagne fabuleuse et une psychologue m’ont heureusement tendu la main pour rappeler qu’on peut souffler ces nuages et reprendre confiance par petites doses. Le travail est de longue haleine et se veut personnel. Lâcher prise sur l’actualité au quotidien, ne pas culpabiliser pour des décisions dont on n’a pas l’entière responsabilité, compter sur des personnes de valeur pour nous faire avancer… L’ascension vers un monde meilleur a enfin pu commencer.
J’avais, il est vrai, oublié Celeste, le temps de cette lente reconstruction. C’est au détour d’une discussion amicale que je me suis rappelé sa présence sur ma Switch. Retour au quatrième chapitre ? Pas question de retomber dans les méandres d’un blocage indésirable. Reprenons depuis le début et essayons de grimper cette montagne avec toutes les connaissances acquises ces six dernières années. Depuis lors, j’ai profité d’autres jeux de plateforme d’un autre genre, tels Super Mario Bros. Wonder (encore une fois) ou The End is Nigh. Peut-être y trouverai-je les ressources pour triompher de ce titre d’antan.
L’ascension a alors pris des airs de triomphe. Cette période de pause et une plus grande plénitude sur le plan personnel ont eu raison de ce blocage. Les sauts s’enchaînent, les morts également, mais malgré le “die’n’retry” permanent, la motivation n’en est pas moins intense. Les paroles de Madeline m’aident à propulser ce personnage aux sommets. “J’ai sans doute toujours été un peu paumée. Il a juste fallu un événement douloureux pour que ça se manifeste”, dit-elle à Theo. “Je ne devrais pas avoir peur”, relance-t-elle quelques niveaux plus tard. La tension accumulée s’échappe, la volonté de briser ces aspirations négatives se renforce, Madeline m’accompagne dans cette traversée qui me semblait jusqu’ici insurmontable. Ses paroles me font verser quelques larmes, reconnaissant ces étapes que j’ai dû franchir pour retrouver le sourire, la passion.
Les derniers contreforts de la montagne m’ont demandé de recommencer des dizaines de fois, le sommet me paraissait pourtant si proche. Et à l’arrivée, un feu d’artifices de couleurs vives félicitant le joueur de sa progression. Un feu d’artifices d’émotions qui se bouleversent dans ma tête. Six ans ont donc été nécessaires. La patience a fini par payer ? Ou plutôt la nécessité de prendre du temps pour soi. Après une période durant laquelle j’enchaînais les jeux vidéo par obligations professionnelles, durant laquelle je réalisais des listes de jeux à terminer avant d’en commencer un autre par esprit de complétion, durant laquelle je ne savais pas où me situer personnellement face à mon travail et à mes proches, c’était nécessaire. Finir Celeste clôt un chapitre de ma vie. Un chapitre déterminant pour mon avenir. Un chapitre que je ne souhaite à personne, mais qui m’a construit malgré tout dans un esprit bien plus optimiste pour les années à venir. Un chapitre qui a également défini ma relation aux jeux vidéo et aux histoires que les développeur·se·s veulent raconter. Et comment elles peuvent bouleverser celles et ceux qui les découvrent.











